Comment chasser une image en la laissant vivante ? Autrement dit : comment apprivoiser le monde sans qu’il devienne, sous forme d’image, un objet inerte, figé ?

Lucien Freud a affirmé que « le tableau, pour nous émouvoir, ne doit jamais simplement nous rappeler la vie, mais acquérir une vie qui lui soit propre, précisément pour refléter la vie. » Peut-être que la photographie doit sortir de sa définition primordiale - écrire avec de la lumière.

Ainsi, pour vivre l’image doit devenir objet, matière, relief. Avec des outils de magicien, bricoleur et alchimiste (un miroir, du papier calque, des lampes, une baignoire pleine d’eau, de la colle), la surface est transformée – comme si on détruisait la cage pour libérer, révéler l’image contenue à l’intérieur.

Et puisqu’il y a liberté, il y a incertitude. Le photographe devient heuristique et il découvre, il essaye, erre parfois, associe des substances et des techniques, il tente de comprendre.

Dans l’installation « Fall », érigée à partir de 9 grands tirages, l’image devient fontaine et les arbres, les montagnes du monde entier jaillissent à nos pieds.

Ailleurs, dans « Immersion », elle est imprimée sur une couche papier calque posée sur un miroir et retourne vers nous, déformée par ces deux matières – comme si venue d’une forêt très, très lointaine.

Parfois c’est l’eau de la baignoire qui transforme la surface noire du polaroid vierge en vue d’océan, encore à travers un procédé chimique hasardeux et sérendipien.

Mais Ilan Weiss n’utilise pas ces procédés pour résoudre l’énigme de la photographie. Au contraire, la dimension picturale ou sculpturale de l’image photographique lui additionne du mystère, des questions supplémentaires que le spectateur doit résoudre. En libérant l’image on libère toutes les questions contenues dans cette image, qui viennent se rajouter aux questions déjà présentes dès le départ : Ilan Weiss enlève souvent les références spatiales et temporelles, ou les réduit au strict minimum, pour que l’image reste une illusion, un monde à part, un réel à part.

Et plus il travaille son image, le plus elle devient fontaine, miroir, montagne - bref, un objet – plus elle devient un monde à part, son propre monde. Plus Ilan Weiss utilise ses outils, plus il devient démiurge.

Nuno Pinto da Cruz
Bruxelles, 1016